| Guide
de lecture de La Boite à Merveilles
1- La Boîte à merveilles et son auteur : entre le rejet
et la consécration
1.1- La littérature marocaine de langue française Pendant à peu près
quatre décennies (c’est-à-dire de 1912, date où le Maroc entre
sous le protectorat français, jusqu’au 1937, date de publication
des premières œuvres de Sefrioui), la littérature marocaine est demeurée
"exclusivement française sur le Maroc" . Aussi était-il
normal que le roman marocain d’expression française fût, pendant
un moment, le prolongement de cette littérature dite "littérature
coloniale". En effet, les premiers écrivains nationaux, désireux
de présenter leur propre vision de la société, produiront d’abord
des œuvres imprégnées de ce caractère "ethnographique"
(appellation péjorative qui désigne une forme inconsciente d’aliénation
culturelle). Mais cette étape sera vite dépassée puisque la littérature
marocaine va s’inscrire dans la modernité avec des écrivains talentueux
et courageux comme Driss Chraïbi, Abdelatif Laâbi, Mohamed Khair-eddine
…. 2.2- Place de Sefrioui et son oeuvre dans cette littérature Ahmed
Sefrioui, en tant que pionnier de cette littérature, appartient évidemment
à la première génération, celle des écrivains marocains qui, ayant
été éduqués dans l’école instaurée par le protectorat, ont choisi
"la langue de l’occupant" pour exprimer leur intimité et
donner " de la réalité socioculturelle une vision de l’intérieur,
en opposition avec les représentations mythiques et idéologiques des
écrivains français." . A la littérature coloniale et ethnographique
ils opposaient cette fois-ci une littérature jaillissant de l’âme
même des autochtones. "C’est la littérature du Maroc profond
ou ce que Sefrioui nomme lui-même “La littérature des profondeurs
natales” . 2.3- Caractéristiques de l’oeuvre de Sefrioui
Selon des critiques peu cléments, l’auteur de La Boite à Merveilles,
ne pourra pas s’affranchir de l’héritage exotique et pittoresque
de ses maîtres .Il adoptera un style et une technique d’écriture
qui laissent entendre que ses œuvres sont destinées à un lectorat
étranger plutôt que marocain. Certains ont vu dans l’œuvre de Sefrioui,
en plus du caractère "ethnographique", une absence d’engagement
contre l’occupant français et un manque d’intérêt vis-à-vis
de tout ce qui se passait dans le pays. Le lecteur de son roman est
plongé dans une sorte d’"autofiction" où la réalité
se meut avec la rêverie. « On y relève certes, une authenticité
et une fraîcheur que lui permet la focalisation par le regard d’enfant,
mais aussi des procédés qui rappellent le roman exotique comme l’insistance
sur le pittoresque et la présence de mots arabes traduits en bas de
page ou commentés dans le contexte, dont la visée implique un lecteur
étranger à la culture marocaine. » (Gontard, op.cit.) En plus de
ces deux caractéristiques, des critiques vont jusqu’à percevoir
chez Sefrioui une certaine aliénation . Mais des spécialistes de la
littérature marocaine d’expression française, moins virulents, estiment
au contraire que l’absence manifeste du colon dans le récit est une
façon biaisée d’ignorer "cet Autre" et "avec beaucoup
de mépris". Ils n’hésiteront pas, dans un effort de réhabilitation
de Sefrioui, à dire que l’intégration, par ce dernier, de "l’oralité"
et des "expressions culturelles populaires" ou de " la
vision soufie de l’existence" dans ses romans est une méthode
savante de combattre l’ethnocentrisme et l’égocentrisme de l’européen
colonisateur, qui considérait ces formes d’expression comme du "folklore"
ou comme de la "sous culture. " (Vous trouverez en annexe
trois extraits développant ces points de vue sur les écrits de Sefrioui)
2- Contenu de l’oeuvre et biographie de son auteur
2.1- La Boîte à merveilles, un genre indéterminé ? En dépit des
efforts des critiques, de nombreuses œuvres manifestement autobiographiques,
mais ne posant aucun pacte ou se déclarant appartenir à un genre fictionnel,
restent indéterminées. Dans le cas de "La Boite à merveille
", pourtant considérée par la critique spécialisée comme l’une
des toutes premières autobiographies de la littérature marocaine d’expression
française, les événements sont rapportés à la 1ère personne ;
mais à aucun moment, ce pronom ne s’identifie explicitement à l’individu
de l’auteur qui s’appelle Sefrioui et se prénomme Ahmed alors que
le personnage principal de l’intrigue s’appelle sidi Mohamed fils
de Zoubida et du mâalem Abdesslam le tisserand. Dès la page de couverture
l’auteur se plaît à brouiller les pistes, en qualifiant son œuvre
de " roman". Le lecteur est obligé de vérifier si le côté
anecdotique dans l’œuvre correspond aux éléments biographiques
de l’auteur, pour décider du genre de ce récit.
2.2- Biographie de l’auteur, pour quelles traces dans son œuvre ?
Écrivain marocain qu’on a tendance à considérer comme le pionnier
de la littérature marocaine d’expression française. Il est né à
Fès, en 1915, de parents berbères. Le parcours de cet écrivain, est
celui de ces petits marocains scolarisés sous le protectorat : l’école
coranique est un passage obligatoire pour tout élève avant que celui-ci
n’accède aux écoles du colon (dites écoles de fils de notables
ou d’indigènes). Dans ce genre d’établissement, il aura comme
professeur l’un des auteurs français progressistes, François Bonjean,
qui lui préface son premier livre et le sollicite plus tard pour écrire
la préface d’une réédition marocaine d’un de ses ouvrages en
1968. Il signe son nom, en 1949, en recevant le grand prix littéraire
du Maroc pour son premier livre " Le Chapelet d’Ambre".
Mais auparavant, il aura fait ses preuves de journaliste dans l’organe
« l’action du peuple », avant d’être nommé conservateur au musée
d’« Al Batha », qu’il va fonder à Fès. Il accèdera par la suite
à quelques hauts postes administratifs :
d’abord aux services des Arts et Métiers de sa ville natale.
puis à partir de 1938 au sein des ministères de la Culture, de l’Education
Nationale ou à la Direction du Tourisme à la capitale Rabat. Ahmed
Sefrioui va nous quitter en mars 2004, après nous avoir légué une
œuvre littéraire riche et variée qui sera rééditée ou traduite
dans d’autres langues : le Chapelet d’ambre (le Seuil, 1949), la
Maison de servitude (SNED, Algérie, 1973), le Jardin des sortilèges
ou le parfum des légendes (l’Harmattan, 1986).
2.3- Ce que raconte la Boîte à merveilles La ville de Fès, capitale
spirituelle du royaume est omniprésente dans la majorité des écrits
d’Ahmed Sefrioui. Dans la Boîte à merveilles, le lecteur suit le
regard du jeune « Mohammed », un enfant de six ans, qui lui fait découvrir
le quotidien de sa famille, colocataire d’une maison de la médina
où elle occupe deux chambres au deuxième étage. Au gré de jeux de
ce gamin, de ses déplacements et de ceux de sa mère, dans les ruelles,
pour une raison ou une autre, on découvre la médina de Fès, avec
ses souks et ses fondouks ; on visite ses marabouts, ses mausolées
et ses bains ; on assiste à ses fêtes et ses rites ; on hume ses senteurs
et ses arômes ; on pénètre dans ses écoles coraniques et on rencontre
ses "fqihs" ses artisans et leurs apprentis ; on côtoie ses
porteurs et leurs bêtes…. Notre guide est un môme, grand rêveur.
Il est le fils unique d’une famille dont le père est un tisserand
qui trime et sue pour le bonheur de son petit foyer. Un ménage qui
a quitté son village dans les montagnes pour s’installer à Fès
comme d’autres. Cette famille semble ne manquer de rien jusqu’au
jour où le "Mâalem" Abdeslem perd tous les frais de roulement
de son atelier et toutes ses économies lors d’une visite au souk
pour l’achet de bracelets à sa femme Zoubida. Cet événement va
bouleverser le train de vie de cette petite famille habituée au partage
et au commérage avec les autres occupants de la grande maison. Le père
va être obligé de quitter Fès pour aller travailler (temporairement)
comme moissonneur dans les villages avoisinants de Fès. Tout rentra
dans l’ordre quand le chef de famille va retourner dans son foyer
avec l’argent nécessaire pour relancer son atelier. Sur cette intrigue
intégrée dans l’action principale (celle de la quête par le héros
d’une compagnie idéale pour réparer le manque né d’un sentiment
de solitude implacable) viennent se greffer une série de petites histoires
anecdotiques (la disparition de la petite voisine Zineb, la vie conjugale
de l’oncle Othman, la ruine puis le second mariage de Moulay Larbi,
l’époux de Lalla Aïcha, l’amie de Zoubida, etc.) dont la narration
est prise en charge par un ou plusieurs autres personnages et rapportée
au discours direct par le héros. Deuxième partie : des personnages
et un espace (Regardez les articles précédentes), un contenu (Regardez
ci-dessus):
1- Le synopsis de l’oeuvre
Ce synopsis contient les faits et
événements majeurs de chacun des douze chapitres ainsi que leurs circonstances
:
Chapitre. 1 (pp. 7-8) Pour illustrer l’inéluctable sentiment
de solitude qui l’empêche encore de dormir le je narrant (personnage
adulte) effectue un retour au passé qu’il entame par l’image d’une
impasse et d’un enfant anonyme, solitaire lui aussi mais triste, car
il ne parvient pas à piéger les moineaux dont il voulait faire ses
compagnons. Après ce songe, le narrateur nous introduit dans la demeure
familiale qui se trouvait, à deux pas de son école coranique de Derb
Nouala. Plusieurs familles se partageaient cette grande maison de deux
étages :
Les deux pièces et le patio du rez-de-chaussée étaient occupés par
Kanza la voyante.
Au 1er étage la famille de Driss Elaouad disposait d’une pièce.
La famille du narrateur, disposant de deux chambres, partageait depuis
trois ans, avec Allal le jardinier et sa femme Fatma Bziouia, le 2ème
étage de cette maison de la médina de Fès. Ayant campé cet espace
familial, le narrateur nous présente une des grandes figures de ces
colocataires : Kanza la voyante dont les activités de prédiction connaissaient,
par moment, une grande affluence d’une clientèle féminine "en
quête du bonheur", comme elles connaissaient, aussi, une basse
saison, où la cartomancienne "s’occupait de sa propre santé"
p.9 Le narrateur semble justifier cette plongée dans son passé comme
une cure de jouvence pour sa solitude d’adulte. Toutes les images
et les moments retrouvés constituent un instant de bonheur et de gaieté
pour l’auteur. Il pense qu’il n’était "ni heureux, ni malheureux,
mais un enfant seul".Il peint un autoportrait où il se présente
comme un petit enfant avide de savoir, qui baignait dans un univers
particulier, à l’écart des ses condisciples. Dans ce chapitre liminaire,
le maître de l’école coranique, a lui aussi, droit à une brève
présentation qui précède le compte rendu de la journée de maman
au bain maure. Le narrateur en garde un sentiment d’appréhension
qui l’empêche toujours "de franchir les portes de ces lieux."
Il en a toujours gardé, le souvenir d’une scène animée de femmes
nues, se mouvant dans cet espace de promiscuité, de moiteur et de chaleur
insupportables. Un lieu qui serait la réplique exacte d’"un
enfer sur terre." L’enfant attendait le retour de sa mère, en
jouant dans la rue ou en contemplant sa "boite à merveilles".
Cet objet éponyme était une boite de pacotille pleine de choses hétéroclites
sans valeur mais qui n’avaient de sens que pour lui. Dans sa solitude,
ces"objets" étaient ses uniques compagnons, gisant "là,
dans leur boite rectangulaire, prêts à (lui) porter secours dans (ses)
heures de chagrin."p, 14. Le lendemain de la journée du bain était
un jour de commérage pour les voisines. La maman du narrateur leur
faisait le compte rendu détaillé et amusant de toutes les scènes
auxquelles elle avait assisté. Le bain était un lieu de potins et
de purification pour toutes les femmes du quartier. La maman du narrateur,
avait l’habitude d’attendre son mari pour lui faire le résumé
des évènements "futiles"de sa journée, ou celui de ses
altercations avec les autres voisines,telle que celle qui l’opposa
dans ce premier chapitre à Rahma, l’épouse de Driss Aouad(le fabricant
de charrues). En fait, cette voisine qui ne disposait pas d’assez
d’espace pour faire ses activités ménagères, avait l’habitude
de faire sa cuisine sur le palier. Or, elle eut le malheur de laver
son linge un lundi - jour réservé à Zoubida, la maman du narrateur
- ; Celle-ci y vit une sorte de provocation de la part de cette voisine
sans origines et se permit de la corriger en la traitant de toutes les
bassesses. Le soir, en rapportant à son mari l’incident, la mère
se fit passer pour une victime inoffensive et clémente, tout en manifestant
sa véritable nature de langue déliée. Elle ne se retint pas, dans
sa plainte, de traiter Rahma de pouilleuse. Celle-ci riposta immédiatement
et le chapitre se referme sur l’évanouissement de l’enfant témoin,
à la suite d’une tempête d’apocalypse provoquée par un nouvel
échange de cris et d’injures véhéments.
Chapitre 2 (pp. 19-32) Le narrateur se souvient du msid et de ses mardis
" au couleur de cendre". Il s’y rendait souvent le matin,
après des nuits pleines de cauchemars, et n’en revenait que vers
midi pour le déjeuner. Le lendemain de la dispute, Lalla Aicha, une
ancienne voisine et amie de la famille leur rendit visite. Elle prodigua
mille conseils à Zoubida qui souffrait encore des suites de sa querelle.
La visiteuse lui fit deux propositions :
aller voir un fqih dont les talismans et les gris-gris étaient réputés
efficaces pour guérir tout type de ||||| | était fatigué de sa seconde
épouse, qu’il voulait retourner dans son premier foyer, mais qu’il
n’avait pas le courage nécessaire pour cela. Salama ajouta que tout
allait rentrer dans l’ordre parce que cet époux ingrat ne trouverait
jamais d’épouse meilleure que sa première femme. Pendant que Salama
mettait les deux femmes au courant des derniers événements, Zhor,
une voisine de Lalla Aïcha, vint demander un peu de menthe ; mais en
vérité, elle était venue pour participer à la diatribe contre la
seconde femme du babouchier. D’après les propos de ces femmes, toute
la famille du coiffeur était maudite et indigne de Moulay Larbi. Les
agissements de la fille du barbier montraient le caractère insolent
de cette famille et des jeunes filles de l’époque. Impressionné
par la singularité et la délicatesse de Salama, qui lui offrit des
gâteaux et prit sa défense contre une locataire acariâtre, et séduit
par la fraîcheur et l’éclat de jeunesse de la voisine Zhor, qu’il
souhaita voir assise à ses côtés, l’enfant se laissa entraîner
par sa rêverie et oublia qu’il tenait un verre plein à la main.
Chapitre 12 (p179 à la fin) Ce matin, la maison se réveilla
sur chant de Kanza la voyante qui entonnait un air vite repris par Rahma
et les autres voisines. Elles chantaient la beauté de la Femme. Emporté
par ce concert, le narrateur se mit à composer des vers en hommage
à une beauté incarnée de son point de vue par la jeune Zhor vue chez
Lalla Aicha. Malheureusement, ses rêveries furent interrompues par
l’arrivée de son condisciple Allal Yakoubi, envoyé par le fqih s’enquérir
de ses nouvelles. Toute la maison dut se taire lorsque Zineb vint annoncer
le retour de Maâlem Abdeslem. Surprise, Zoubida, sa femme, resta "les
bras ballants" au milieu de la pièce car elle ne croyait pas ses
yeux, "elle nageait dans la joie au point de perdre l’usage de
la langue."p183 Le voisin Driss ElAouad, venu saluer son voisin
et invité par lui à partager le thé, fit part à la famille du divorce
de Moulay Larbi d’avec la fille du coiffeur, ce que Maâlem Abdeslem
approuva comme un geste de bon sens. Quant à Sidi Mohammed, après
avoir servi fièrement le grand et lourd plateau de thé, tout en appréciant
l’estime partagée entre les deux voisins et amis, il se retrouva
seul ; mais cette fois, il se refusa à se laisser envahir par le pénible
sentiment de solitude et alla chercher dans sa boîte à merveilles
la compagnie de ses amis à lui.
Par Mr: Darif Abdelhak Ex Inspécteur de français
à El Jadida |